Érosion Anthropique

Les peintures d’Éric Bourguignon sont à l’image d’un monde intérieur. Certains y voient des clairières et des cieux délavés, d’autres la mer et des forêts profondes. Entouré de toiles, alternant les couches et les formats le temps que l’huile sèche, l’artiste cultive l’écart et la distance travaillant d’après souvenir ou imagination.

Les motifs, similaires, créent une reconnaissance sans que l’on puisse parler de séries ou identifier de lieu, d’époque. Ces vues se succèdent à la manière d’une « promenade sentimentale » variant avec les humeurs et états d’âmes. Les arbres fondus au vert offrent un sentiment de paix. Les notes vives d’orange attirent l’attention, et l’esquisse charnelle des corps rappelle la sensualité de la peinture. A mesure que l’on prête attention à la matière, des détails se révèlent. On surprend des gestes que l’on n’avait pas vu au premier coup d’œil, plus minutieux, plus dessinés. Des couleurs se réveillent au-delà des grands coups de pinceaux.

Il faut toujours se méfier de l’eau qui dort parce qu’un tableau peut avoir plusieurs vies. Les motifs que l’on peut discerner ne sont pas sans écho dans l’Histoire de l’art. On pense aux galanteries de Fragonard, aux remous aquatiques de Monet; à ces rencontres des corps et du paysage,du décore et des élans sentimentaux.

Réduits à quelques lignes ou à une carnation floue, les personnages chez Éric Bourguignon sont fantomatiques ; ils se croisent dans un temps et une géographie floue comme celle de Wilhelm Sasnal où git « l’amour par terre » et le souvenir de canons académiques.
Éric Bourguignon ne fait pas étalage de sa technique. Remarquable dessinateur, il va à l’essentiel et n’appose son trait qu’en surface, comme pour confirmer une direction ou une inclinaison. La couleur est première et la palette de l’artiste est large, tour à tour vaporeuse et liquide, déjouant sans cesse les attentes.

Les œuvres sur papier qu’il nous montre témoignent de son travail entre légèreté et profondeur. Certaines ondulations évoquent l’ebru, cette technique turque où les pigments sont déposés sur de l’eau avant d’imprégner le papier. Comme si des reflets pouvaient être pris dans un geste, la course des jours comme précipitée par la peinture. La délicatesse de cette technique a quelque chose de mélancolique dans son rapport au savoir-faire et au temps.

Le peintre évoque des saisons humaines aux tons passés ou fantasmatiques; des dispositions climatiques aux sentiments. Les couleurs sont propices aux projections et élans du cœur, le tableau plus encore que le paysage équivaut à une méditation poétique.

Henri Guette

Un entre-deux stylistique

Lorsqu’on lui demande de citer quelques artistes pouvant l’inspirer au quotidien, Éric Bourguignon hésite tout d’abord : il faut dire qu’il y en a beaucoup.

Éric Bourguignon:« J’ai de plus en plus de mal à répondre à cette question,car la famille est de plus en plus grande ! ». Celui qui appelle la peinture sa « passion vitale » s’inspire en effet beaucoup non seulement du travail de ses contemporains, mais aussi de ceux qui sont venus avant lui. L’art pariétal occupe une place de choix dans l’imaginaire d’Éric Bourguignon. On le retrouve dans les tons ocres, rocheux de certaines de ses peintures. On le discerne dans les traits affirmés et les lignes vaporeuses, aux contours difficiles à déterminer. Ces silhouettes indécises sont parfois accompagnées d’un crayonné presque figuratif. Une forme humaine (en mouvement, car les toiles d’Éric Bourguignon ne paraissent que rarement immobiles) se dessine alors. Des spectres, des apparitions qui ne font que passer, qui se meuvent doucement, qui ne sont déjà plus vraiment là. On peut en effet retrouver,chez cet artiste atypique qui se décrit comme «ni abstrait,ni figuratif»,et préfère qualifier son travail de « voyage » entre ces deux styles artistiques, un certain amour de l’empreinte, de l’éphémère. Ces traces pourtant infiniment tangibles de ce qui a été, et qui n’existe aujourd’hui que dans les mémoires — et sur les toiles.

La nature comme source d’inspiration

Une autre inspiration de l’artiste est la nature dans son ensemble, « au ras du sol, mais aussi dans sa grandeur ». Les empreintes de feu, d’eau, d’air et de terre sont ici représentées avec la même subtilité aux allures d’impressionnisme rêvé.
Il faut dire qu’en plus d’une éducation artistique dans son enfance, c’est son amour du dehors qui l’inspira.
EB : Il m’arrivait parfois de visiter des musées, des expositions… Mais j’aimais également marcher dans la nature, j’étais proche de la nature… Pour moi il n’y avait et il n’y a toujours pas de frontière entre la création artistique et la nature. C’est à cette époque qu’il crée sa
première œuvre.
EB : Je n’ai pas un souvenir précis… Je me souviens d’une scène dans un jardin. C’était un nouveau mode d’expression qui était pour mon compte personnel plus fort que la parole. C’est ensuite à travers des rencontres et des ateliers qu’Éric Bourguignon construira son parcours artistique — en suivant les « chemins de traverse ».

Un trait vif et onirique

C’est la même liberté d’esprit qui transparaît quand on l’interroge sur son processus artistique : comment l’inspiration arrive-t-elle ?
EB : Je me pose la question aussi ! Pour moi les choses viennent, s’échafaudent, sans une réelle logique, de façon informelle. La spontanéité est indubitablement présente. Les coups de pinceaux sont vifs, les couleurs et les motifs se fondent entre eux,et pourtant, l’ensemble est minutieux,dessiné.On se baigne dans des océans de ténèbres et on vole un instant dans ces oranges vifs qui évoquent un ciel de soir d’été. Tout ceci évoque une très grande sensibilité picturale : une certaine plénitude mélancolique irradie des tableaux d’Éric Bourguignon. On y perçoit la nostalgie du temps passé, le charnel du moment présent.

L’amour du contraste

Lorsque l’on regarde ses peintures, on aperçoit des mouvements, un travail des couleurs et des matières… Et des contrastes étourdissants.
EB : J’aime faire cohabiter des contraires (la transparence et la matière, la construction et la déconstruction par exemple), mais aussi rapprocher des couleurs et des formes pour créer un univers onirique. Chaque couche de peinture cache la précédente, comme des strates qui renfermeraient à chaque fois, une petite histoire. C’est à travers cette volonté d’écriture, de narration, que la véritable construction picturale apparaît. On y projette alors ses émotions, entre couleurs enivrantes, motifs floraux fragmentés, et ténèbres, lourds ou estompés, semblant provenir tout droit d’un boyau souterrain.On se perd dans des méandres tortueux avant de reparaître à la surface et de se sentir à nouveau emporté, cette fois dans les immensités célestes ou au plus profond des forêts.

Une exposition engagée

Érosion Anthropique, son exposition dernière-née, Éric Bourguignon peut la résumer en ces mots :
EB : C’est, en simplifiant, l’influence de l’Homme sur les sols et la nature, avec les conséquences que l’on connaît mais aussi le recul de la naturalité. Le sujet n’est pas abordé frontalement dans l’exposition à la galerie Guido Romero Pierini, mais plus par des allusions, parfois des titres, une ambiance. Une présence humaine fantomatique et fragile qui semble se décomposer, comme la nature qui l’entoure.

Éric Bourguignon dépeint, par ces masses colorées, la nature exaltée, qui tour à tour avale et est avalée par l’Homme—un être qui ne semble exister qu’en surface.Ces personnages tout en finesse,en traits et non en chair,font partie intégrante de leur environnement, ne se distinguant que par les pourtours de leurs corps.Ils semblent sur le point de disparaître, érodés par le temps,comme la nature abîmée semble se fondre sur elle même. Malgré cela, c’est une énergie vitale, vivace, qui transparaît : une sorte de dernière danse endiablée, histoire de faire durer le plaisir.

Lisa Carette